[Article] La bande-dessinée au Japon

Lorsqu’on parle du Japon en matière de médias populaires, on pensera souvent au manga, ces bandes-dessinées en noir et blanc à la couverture souple qui peuvent se lire n’importe où. C’est notamment avec Akira de Katsuhiro Otomo que le manga se popularise en France dans les années 80s-90s, malgré ses détracteurs…

Mais ce n’est pas ce dont je veux parler ici. En fait, cet article va parler de l’inverse : la BD franco-belge (et européenne en général) au Japon.

Au moment où j’écris ces lignes en 2019, la bande-dessinée est un média de niche sur l’archipel, plutôt inconnue du grand public. Et pour cause : si vous êtes déjà rentré(e) dans une librairie japonaise lambda, vous aurez remarqué que les chances d’y trouver facilement des BDs européennes avoisinent zéro. La plupart sont vendues soit sur Internet, soit dans des boutiques spécialisées ; mais malgré leur nombre encore faible, elles existent, et elles sont traduites en japonais !

De Hergé à Moebius

Mais quand cela a-t-il commencé ? D’après une frise trouvée dans le magazine spécialisé「美術手帳」Bijutsu techô (HARA Masato, Bijutsu-shuppansha, 2015) que m’a gentiment partagé Tatsuhiro (d’où je tirerai une majorité des dates présentes de cet article), la première bande-dessinée traduite en japonais ne serait autre que Tintin, sous le nom de ぼうけんタンタン (Bôken Tantan) en 1968, avec trois tomes sortis la même année : L’île Noire (ブラック島探検 Burakku-shima tanken), L’Étoile Mystérieuse (不思議な流れ星 Fushigi na nagareboshi) et Le Secret de la Licorne (ユニコン号の秘密 Yunikon-gô no himitsu). Tintin est à ce jour l’une des BDs les plus connues au Japon, notamment grâce au film de Spielberg adapté du Secret de la Licorne. À partir des années 80s, tous les albums sont traduits en japonais sous le nom de タンタンの冒険 Tantan no bôken, suivis de la série animée éponyme.

En 1968 et 69, le magazine japonais Playboy aurait publié des BDs pour public adulte, mais les titres ne sont pas mentionnés dans l’article. Vers 1972, le Japon commence à s’intéresser de plus près aux « manga étrangers » de manière globale, ce qui mènera à la publication d’Astérix (アステリックスの冒険 Asuterikkusu no bôken) et de Lucky Luke (ラッキールーク Rakkii Ruuku ) en 1974.

J’ignore si le fait qu’il n’y ait eu que deux ou trois tomes d’Astérix de sortis à l’époque (et plus aucun après cela) équivaut à un échec commercial ou s’il s’agissait d’une simple volonté de l’éditeur Futaba-sha de faire découvrir la culture franco-belge au Japon. À voir le volume d’Astérix le Gaulois, il semble presque avoir été édité à titre « pédagogique », avec l’intégralité du script français à la fin du volume et des interviews de tous les traducteurs y ayant participé. Notons cependant que si aucun film d’animation d’Astérix n’a vu le jour en japonais, Astérix Mission Cléopâtre (ミッションクレオパトラ Mission Kureopatora) et Au Service de sa Majesté (アステリックスの冒険~秘密を守る戦い Asuterikkusu no bôken ~ Himitsu o mamoru tatakai) sont sortis en DVD sur l’archipel, doublés et sous-titrés en japonais. Si Astérix Mission Cléopâtre a été commercialisé en tant que comédie française feat. Monica Bellucci (la seule créditée sur la boîte), le second a bel et bien la mention « Les aventures d’Astérix » dans le titre.

Concernant Lucky Luke, je n’ai pas pu trouver d’informations sur les volumes sortis : par contre, la série animée a été doublée en japonais, et également… le jeu Playstation.

Les choses se mettent à bouger notamment en 1975 avec la publication de la version anglophone du magazine Métal Hurlant dans laquelle nombre d’amateurs japonais de « manga étrangers » découvriront Moebius. Les bandes-dessinées publiées dans ce magazine deviendront alors « une grande influence pour beaucoup de mangaka ». Moebius deviendra davantage connu des japonais amateurs de science-fiction en 1979, avec le périodique japonais SFマガジン (SF Magazine), inspiré par des magazines de comics SF américains et Métal Hurlant. Bien entendu, cela reste encore un public restreint.

En 1985 arrive une « mascotte » franco-belge bien connue : Les Schtroumpfs de Peyo, sous le titre anglophone スマーフ (Sumaafu/Smurf). Quinze tomes seront publiés en japonais, mais à cause des mauvaises ventes, la traduction sera interrompue en 1990. Le dessin animé est également diffusé à la télévision japonaise, entre 1985 et 1986. Comme avec le Tintin de Spielberg, les Schtroumpfs connaissent un nouvel engouement au Japon avec les adaptations Hollywood des années 2010. La BD, par contre, reste méconnue du grand public.
Citons également le magazine « Morning »(モーニング), à l’origine un magazine de prépublication de manga japonais depuis 1986, qui a également accueilli des artistes occidentaux au sein de ses pages au début des années 1990 et a contribué à la découverte d’auteurs de BD étrangers au Japon.

En 2001, un nouvel éditeur fait son apparition : « La Nouvelle manga » (ヌーベルまんが), à l’origine une expérience visant à mélanger auteurs de manga japonais et auteurs de bande-dessinées occidentaux. Cette nouvelle boîte est dirigée par Kiyoshi Kusumi, autrefois éditeur en chef de Bijutsu Shuppansha, compagnie qui se spécialise dans l’art et les relations interculturelles et qui a notamment publié l’ouvrage de Masato Hara sur lequel se base une grande partie de cet article en 2015. L’un des premiers buts de ce nouvel éditeur atypique était entre autres de publier Frédéric Boilet, dessinateur de BD français qui s’est installé au Japon de 1997 à 2009. Ce dernier a largement contribué aux relations interculturelles entre éditeurs français et japonais et a notamment dirigé la collection Sakka chez Casterman de 2004 à 2008, ainsi que l’ouvrage Collectif Japon (toujours chez Casterman) en 2005. L’apparition de La Nouvelle Manga et la contribution de Boilet marquent donc un tournant dans les échanges artistiques franco-japonais et préparent le terrain pour la suite.

C’est peu après cette période qu’apparaît le club/cercle d’amateurs de BDs 1000 planches , qui organise des séminaires portant autour de la bande-dessinée. Le cercle a pour but de rassembler les fans mais également de promouvoir la BD dans son ensemble (franco-belge et européenne) dans l’archipel. Les fans de bande-dessinée sont peu nombreux et le média semble avoir une connotation « culturelle » et « artistique », mais cette manifestation de leur part ouvre des portes…

Euromanga, vers une tentative de démocratisation de la BD au Japon

2008 : la maison d’édition Euromanga fait son entrée sur le marché de la BD au Japon. Vous en aurez peut-être entendu parler récemment pour avoir publié le manga français Radiant de Tony Valente en japonais – qui donnera lieu au tout premier anime produit dans des studios japonais adapté d’une œuvre francophone, une première dans l’Histoire franco-japonaise !

Actuellement, Euromanga représente la majeure partie du marché en BDs européennes au Japon, avec des titres comme Skydoll de Alessandro Barbucci, Blacksad (un best-seller au Japon !) de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, Péchés Mignons et Zombillenium de Arthur de Pins, Happy Sex de Zep, ou plus récemment Les Beaux Étés de Zidrou et Lafebre… entre autres. Une claire volonté de diversifier l’offre et de montrer de nouvelles choses au public japonais.

Derrière Euromanga se trouve un français, Frédéric Toutlemonde. Travaillant à l’origine à l’Ambassade de France au Japon (où il habite depuis 2003), sa volonté est de faire en sorte que la BD franco-belge soit plus répandue, ayant lui-même grandi dans un environnement qui lui « permettait de lire à égalité la bande dessinée européenne, les comics américains et le manga japonais », une expérience de lecteur qu’il juge enrichissante (Lire l’article de nippon.com).

Frédéric Toutlemonde tel qu’il apparaît dans l’anime Gaikotsu shotenin Honda-san, série adaptée d’un manga sur le quotidien d’un libraire à tête de squelette. Il se double lui-même ! – Crunchyroll

Car il est vrai que si les personnes de notre génération ont grandi dans un contexte où nous avons facilement accès à des BDs de plusieurs cultures, ce n’est pas vraiment le cas du Japon où le manga japonais est clairement dominant – et où il faut se rendre dans des librairies spécialisées ou des rendez-vous d’amateurs de BDs étrangères pour découvrir ce qui se fait en Occident. Néanmoins, depuis l’apparition d’Euromanga, la BD se fait de plus en plus connaître et ce notamment par le biais d’évènements tels que l’International Manga Fest/Kaigai Manga Festa, organisé par Frédéric Toutlemonde dans le cadre du salon Comitia, où sont invités des auteurs européens.

En conclusion, la BD européenne au Japon se situe dans une phase de transition : destinée originellement à un public de niche, ce même public profite des réseaux sociaux pour faire découvrir leurs œuvres favorites, communiquer avec des traducteurs (citons le traducteur Masato Hara, très grand contributeur qui travaille actuellement sur Radiant) et créer de plus en plus de blogs/sites spécialisés sur la bande-dessinée. On peut noter également le manga et anime Gaikotsu shotenin Honda-san (anime disponible sur la plateforme de streaming Crunchyroll, ndlr) qui fait beaucoup mention de BDs occidentales au fil des épisodes.

Le manga reste un marché écrasant, mais c’est très stimulant de voir notre culture-bulles – très imprégnée aujourd’hui du manga japonais sous beaucoup de formes – tenter de se faire une place au milieu du reste. Makiwo_Morisaki sur Twitter a également exprimé son ambition de créer un manga-café spécialisé en BDs/comics/romans graphiques étrangers à Osaka. Nous espérons de tout cœur que son projet se réalise !

バンド・デシネとかグラフィック・ノベルとかの海外コミックスのブックカフェしたいと言ってたたわ言(でもかなり真剣)、夏ごろには実現できそうです。お話させていただいてた物件のオーナーさんがとても協力的で(ホンマありがたい…!)。なんとかうまくやっていきたい…!!— マキヲ (@makiwo_morisaki) 10 mars 2019


Liens utiles :

« La bande dessinée existe aussi en dehors du Japon ! » – Nippon.com

« Exportation : Frédéric, champion d’Europe » – Zoomjapon

バンドデシネってどんなもの? – Masato Hara pour ComicStreet

Le site d’Euromanga

Le site du Kaigai Manga Festa

1000 Planches

Remerciements 1000 fois au camarade Tatsuhiro à qui je dois beaucoup pour ces informations très précieuses !

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